21 avril 2014

Elle voit des traducteurs partout (5) - À Shanghai

Ne me demandez pas pourquoi je me balade – et vous emmène par la même occasion – du côté de Shanghai. Disons, comme dans mon précédent billet, que je vadrouille par traduction interposée.

Le nez plongé pour l'occasion dans le Guide Bleu (Hachette) sur la Chine, j'ai découvert un intéressant encart sur le développement avant-gardiste de la ville. Dès 1850, elle s'ouvrait aux échanges internationaux :

« Les premières industries modernes furent introduites dans l'Empire chinois par des fonctionnaires visionnaires, tel Li Hongzhang, qui prônait le recours aux armes étrangères pour acquérir la technologie occidentale. Ainsi fut créé à Shanghai l'arsenal du Jiangnan en 1865, auquel une école de formation aux sciences occidentales et de traduction fut adjointe quelques années plus tard. »

Le guide Bleu poursuit en énumérant les nombreuses activités qui allaient s'installer à Shanghai dans les décennies suivantes.

Est-ce le progrès qui amène les traducteurs à nidifier à Shanghai ou ailleurs ? Ou, ce billet assis sur un nuage de barbe-à-papa rose n'hésitant pas à dépeindre un tableau idyllique, en oubliant l'aspect « armes étrangères », sont-ce les indispensables traducteurs qui contribuent à engendrer ce progrès ? Les deux, sans doute.

Quoi qu'il en soit, voilà encore un prétexte pour élucubrer sur la poule et l'œuf. Joyeuse fin de Pâques ! Cot.

 

 

 

 

16 avril 2014

Conseil à un jeune traducteur inexpérimenté (11) - Rellis-toi !! Euh... Relis-toi !

Le thème central de ce billet aurait cadré avec ma rubrique « Je traduis, tu traduis, ils traduisent ? ». Cependant, cela fait un bout de temps que je n'ai pas secoué le Jeune Traducteur Inexpérimenté de sa torpeur de zombie habituelle. D'où l'intitulé de cet article.

— Ohé, du Jeune ! Es-tu là ou parti pour une de tes innombrables escapades, au point que je me demande comment tu paies tes cotisations sociales ?

— Zzzzz. Ça m'aurait étonné qu'elle ne me tombe pas dessus à la veille du week-end de Pâques. Ben oui, le mercredi avant Pâques, c'est veille de week-end, on est d'accord ?

— Ça trime dur ?

— Bah ouais, je rentre d'un stage de danses bretonnes en Thaïlande. Après, j'enchaîne les ponts du mois de mai pour une formation en immersion totale en langue des signes en mer Rouge, pour la plongée sous-marine. Ensuite, je suis là mais je repars bientôt pour une petite rave de trad à Berlin, histoire de revoir quelques potos d'Erasmus. Alors là, entre les deux et pour me payer mes vac... pour pouvoir avancer mes frais de déplacements professionnels, je bosse en bâclant à mort.

(Il m'énerve, à passer 6 mois sur 12 en villégiature tandis que d'autres travaillent d'arrache-pied quasiment toute l'année.) Puisque pour une fois je te saisis en plein labeur, j'ai un conseil à te donner, dans mon immense générosité à ton égard, sans la moindre contrepartie mais que pourrais-je bien tirer de ce gamin dépenaillé et presque encore boutonneux ? Ce conseil, c'est : relis-toi !

— Hun ? Mais c'est toi qui m'écris, là, ô vieillarde sucrant les fraises. Déjà pas mal que je te lise tout court.

— Relis ton travail avant de le rendre au donneur d'ouvrage, bougre d'âne, là est mon propos. Relis-le plusieurs fois à l'écran puis encore une fois sur papier. Cela fait partie intégrante de ton travail. Sans quoi, d'autres s'en chargeront à ta place et ajouteront des erreurs même là où, étonnamment, tu n'en avais point commis toi-même. (Cachons au blanc-bec qui, après tout, a encore droit à sa part d'innocence que souvent, les sagouins en question souilleront son œuvre de leurs sales pattes en la truffant d'erreurs éhontées, quand bien même il l'aurait relue cinq fois.)

— Ah bon, c'est pas l'agence qui relit ? (Je me relis quatre fois systématiquement mais je joue auc' juste pour la vénère, ma reum d'adoption.)

Malheureux, surtout pas ! Ta réputation est en jeu et avec elle, celle de toute une profession. Comment peux-tu rendre un travail non relu ?!! D'autant plus que, crois-je savoir, tu as recours à de modernes artifices. J'ai ouï dire d'un logiciel de reconnaissance vocale avec lequel tu dictes au lieu de taper, au risque que ce gadget ne tombe dans chaque piège homophone que lui tend notre belle langue française ? (Cela dit, vu l'orthographe des morveux nés à l'ère heureusement déjà dépassée du SMS, l'écriture d'un monstre cracheur de feu ne saurait guère être pire.)

Pour peu que tu utilises ces outils de bas étage non seulement pour traduire mais aussi pour assurer ta communication en ligne via ton site Web et ce, sans te relire avec un œil de lynx, cela pourrait donner ceci :

2014-04-16 Azerty.png

— Dis donc, noble ancêtre dont l'absence de cheveux blancs n'est due qu'à l"infecte collaboration d'une industrie cosmétochimique ultrapolluante (tiens, prends ça dans ta tronche, ça t'apprendra à me réveiller à 11 heures du mat' pour m'apprendre mon taf), je te signale que :

1. Moi, je tape en bépo et pas avec des systèmes de clavier mis au point à l'âge de pierre.

2. Ouais, je l'ai déjà vu, ton gag, il a fait marrer une partie de la profession. Mais c'est le site d'une agence ou prétendue telle, pas d'un traducteur censé être indépendant. Sinon, on se demande comment il pourrait aligner une quarantaine de « langues parlées » (en plus de l'azerty :).

3. D'accord, mon logiciel de reconnaissance a des progrès à faire. Mais je n'ai pas la bouche pâteuse au point qu'il confonde « azerty » et « azéri ».

4. La dame qui cause azerty dans le texte et même qui le traduit, elle affiche 30 ans d'expérience au compteur ! Toi, à côté, tu as l'air d'une débutante. Alors si tu as des conseils à donner sur l'autorelecture, faut changer de cible au lieu de t'en prendre aux djeunz. D'ailleurs, à ce propos, j'en trouve souvent, des fôtes d'étourderie, sur ton blog...

— Oui, j'avoue que je ne relis pas mes billets sur papier. Et je reconnais que je te prends souvent comme bouc émissaire et comme prétexte, toi, pauvre Jeune Traducteur Inexpérimenté, pour souligner ici des travers largement partagés par de vieux jetons de la profession, qui n'ont même pas l'excuse de sortir à peine de l'école.

Je te laisse carburer pour mettre trois sous de côté et repartir pour deux semaines à l'autre bout de la planète, avec un bilan carbone déplorable (tiens, prends ça, p'tit con, dont j'anticipe la calvitie d'ici cinq ans, tiens, reprends ça au passage, pour t'apprendre le respect).

Pendant ce temps, moi, je voyage par traductions interposées, même si elles ne m'ont encore jamais emmenée en Azertyaïdjan...

 

10 avril 2014

Prenons un peu de hautrice

J'ai une très estimée collègue, quelque part à l'ouest – non, dans l'ouest, mais je n'allais pas laisser passer une blague aussi facile, d'autant plus qu'elle l'a déjà commise elle-même –, avec qui j'échange sous forme de mèls ma prose de canard boiteux contre ses délicats poulets de fine race.

Les débats animant une basse-cour commune (soit dit sans offense – c'est juste pour rester dans le domaine avicole) nous ont amenées à poursuivre en privé une discussion sur un thème qui, pour une fois, ne met pas en émoi que les traducteurs-trices car il agite régulièrement une grande partie de la population et des médias : la féminisation des noms n'existant traditionnellement qu'au masculin.

Par chance, pour celui qui désigne notre métier, il existait déjà un féminin, que personne ne semble vouloir remplacer par un truc en -teure. La réputation peu prestigieuse de la fonction explique peut-être qu'à nous, comme à d'autres modestes professions : boulanger/boulangère, camionneur/camionneuse, gardien/gardienne, agriculteur/agricultrice, etc. on ne conteste pas jusqu'à la possibilité même que notre nom ait un féminin, y compris quand le boulot est accompli par une majorité d'êtres humains visiblement femelles*.

Mais pour le mot « auteur »... c'est une autre histoire et même parmi les principaux intéressé(e)s, le désaccord fait rage.

Il n'empêche qu'« auteure » figure bien dans le Robert. (Pour ce qui est du dictionnaire de l'Académie, il semble que de l'eau doive encore couler sous la passerelle des Arts.) Cette « auteure », qu'elle soit acceptée ou non par la population, y compris écrivante et traduisante, tente de se frayer un chemin dans l'usage.

Cependant, Robert propose aussi un autre féminin, en précisant toutefois, exemple à l'appui, qu'il peut s'employer à titre ironique. Rose-Marie Vassallo, puisque c'est d'elle qu'il s'agit et qu'elle s'est faite ma complice pour ce billet, a trouvé un argument en béton une pierre à ajouter à l'édifice linguistique en faveur de cette seconde forme. Plusieurs pierres, même...

Les anciens les ont artistement disposées pour construire ce calvaire, au XVIIe siècle :

Vignette

(cliché Michelle Le Brozec, pré-inventaire, 1971)

De moins anciens, raconte Rose-Marie, « l'ont déposé, puis reposé et... cimenté !!! » Mais pourquoi donc, noble consœur calvairologue ? « Parce qu'il était de guingois. J'ai des tas de photos de nos lardons en train de jouer au pied de ce calvaire penché – et qui ne risquait pas de tomber, methinks. » On se demande même si les rénovateurs zélés ne l'ont pas fait tournicoter sur son socle, hérésie !

« Quel rapport avec les variations transgenres d'"auteur" ? », vous agacerez-vous, Lecteurs consommateurs de tout-tout-de-suite, qui avez d'autres blogs à survoler d'un œil blasé.

C'est que, sur la face ouest du calvaire, il est inscrit ceci :

2014-04-08 calvaire Trégastel 1.JPG

Non, pas « MAURICE », Lecteurs niant l'évidence, « AUTRICE ».

Et sur les autres faces :

2014-04-08 Calvaire ouest (Small).jPG

1636 MAD OAS [sud]

2014-08-04 Calvaire sud P4010033.JPG

MAHE LISS [est]

2014-04-08 Calvaire est P4010036 (Small).JPG

ILLOUR RE [nord]

Écoutons Rose-Marie, qui s'est donné le mal de prendre toutes ces photos à quatre pattes, par lumière rasante et sous la houlette d'un maître ès photographie :

« Ce calvaire commémore la fin d'une épidémie de peste, et les spécialistes tombent d'accord sur le sens de l'inscription : une Marguerite Lissillour fit réédifier (RE-AUTRICE) à cette occasion la croix déjà présente et sans doute rudimentaire. (La présence d'un seul bubon et la phrase de remerciement, "Mad oas -- Tu fus bon", semblent indiquer que la paroisse de Trégastel fut épargnée.)

J'aurais mieux aimé une "autrice" sculptrice, c'est ce que je me plaisais à imaginer lors de notre arrivée ici, mais le mot est là : autrice et non pas auteurE :-) Désignant donc, comme c'était l'une des acceptions à l'époque, l'initiatrice, l'instigatrice de l'érection de cette croix neuve. Et sans nul doute la bailleuse de fonds.

(Par parenthèse, "auteur" ne dérive pas du latin "agere", comme on serait tenté de le croire, comme je l'étais la première, mais d'"augere", faire croître, augmenter --> auctoritas, autorité, cf. le Robert historique de la langue française.)

Bref, personnellement, comme toi, je préférerais "autrice" à "auteure", et pour une fois j'en veux aux Québécois. Quelle idée d'avoir fait peser la balance dans le sens de cette dernière option ! Tu me diras, avec "professeur"... »

Et Rose-Marie de conclure en citant sa source, où elle a trouvé les détails sur les inscriptions : 

Mes infos sont tirées de l'excellent bouquin d'un historien local : Emmanuel MAZÉ, Trégastel. Le passé retrouvé. Les Presses Bretonnes, 1994, Saint-Brieuc.

 

Mersi bras, Rose-Marie ! On en redemanderait, des calvaires comme celui-là.

 

Pour l'ambiance, ce blog multimédia (mais pas au point de savoir comment attraper un de ces airs en particulier, pour l'incruster ici en toute légalité) va se remettre un coup de chansons en breton.

 

* Tiens, ça me fait remarquer que l'adjectif « mâle » existe au féminin (une mâle assurance) mais que l'adjectif « femelle » n'apparaît guère au masculin, à ma connaissance. Sauf dans « un ragondin femelle », par exemple. Je vous embrouille ?

02 avril 2014

Comic, c'est du sérieux

Les piles intermédiaires m'ont transmis ceci, en me disant : 
« Le poisson d'avril du CERN devrait te plaire. » Effectivement ! Bravo, le CERN :)

Je me réjouis qu'enfin, on cesse de mépriser cette malheureuse police Comic sans MS. Si les savants du CERN l'ont adoptée comment ça, c'est pour de faux tu as dit toi-même que c'était un poisson d'avril, c'est bien parce qu'elle est sérieuse et mérite un peu plus de considération. N'en déplaise aux graphistes et autres initiés, entendus et plus malins que les autres qui la trouvent tartignole et omniprésente. Na.

Bien entendu, qui dit « recherche » dit « tâtonnements ». Cela explique qu'avant d'arriver à ce choix illuminé par la raison, les plus grands physiciens d'Europe se soient laissés aller à quelques errements :

« When preparing my Higgs presentation, at first, I had Georgia on my mind. »

Merci, Les piles ! Dont c'est l'occasion de faire remonter un instructif billet, suivi d'un débat tout aussi intéressant. Et de prouver une fois de plus alors que franchement, ce n'est pas nécessaire, que les ? des ? traductrices se passionnent pour ce dont
à peu près tout le reste du monde se contrefiche.

 

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Quelques jours plus tard...

Vlatipa que l'amie Plou, à peine débarquée en ces lieux, nous communique une nouvelle qui n'est même pas un poisson d'avril, ou bien il commencerait à être un peu faisandé (ce qui est grave, pour un poisson) : la naissance d'un nouveau Comic Sans ! C'est dans Libé du 10 avril : Un « Comic Sans, mais avec du style », par Camille Gévaudan. La nouvelle police n'étant pas encore intégrée à la plateforme, je ne peux vous la montrer dans cette queue de billet. Merci, Plou :)

 

30 mars 2014

« Traduire, c'est trahir »

Ce point de vue peut tuer.

Il s'agit en l'occurrence des cousins interprètes et, plus particulièrement, de ceux qui risquent de perdre la vie parce qu'ils ont assisté les forces internationales en Afghanistan.

C'est sur France Inter, dans l'émission d'Alain Le Gougec, Pascal Dervieux et Lionel Thompson, Interception, d'aujourd'hui dimanche 30 mars 2014.

 

28 mars 2014

Je traduis, tu traduis, ils traduisent ? (17) Le beurre dans les épinards

Pour une fois, j'ai attrapé dans le métro non pas un rhume, des puces ou un portefeuille des bleus mais un magazine gratuit. Je ne regrette pas ma lecture. Outre un dossier sur la littérature argentine, cela parle de traduction, à la rubrique Emploi.

La journaliste y interviewe une jeune « traductrice pour un site de vente en ligne et auto-entrepreneuse », originaire d'un pays d'Europe de l'Est. Rebaptisons-la A.

Voyons voir comment elle porte sa double casquette de salariée et d'indépendante. Accessoire vestimentaire superposé qui, selon son témoignage, n'est pas rare. C'est possible. Moi, j'ai plutôt entendu parler de salariés d'autres métiers (profs, par exemple) qui exercent à côté de leur emploi l'activité de traducteurs. Mais des traducteurs faisant traducteurs en dehors de leurs heures de travail, je n'en connais pas. Pas de sarcasme de ma part là-dedans, c'est peut-être une question de combinaison de langue. Et puis il est vrai que des collègues salariés, je n'en connais quasiment pas, sauf quelques-uns, collaborateurs d'agences de traduction ou d'organisations internationales.

« C'est donc tout naturellement », dit-elle... Là, on s'attend à une évidence. L'évidence, c'est que ses contacts lui proposent des travaux vers le français. J'espère qu'elle maîtrise les deux langues à égalité.

L'avantage de la double casquette, c'est qu'elle permet d'aborder des domaines différents. C'est sûr, c'est enrichissant de varier et ce n'est pas une touche-à-tout de mon espèce qui dirait le contraire. En l'occurrence, l'un des domaines où exerce A. à temps perdu pour se changer du marketing qui l'occupe dans la journée, c'est le droit.

L'interview, quoique brève, est instructive, car on apprend ensuite dans quelle mesure l'activité annexe de la jeune femme lui permet de « mettre du beurre dans les épinards ». À raison d'environ 5 heures par semaine, elle gagne 200 à 250 euros supplémentaires par mois.

Admettons l'hypothèse que ce mois est un mois de février ; qu'elle a gagné plutôt 250 que 200 euros ; que ce revenu est net. Selon cette hypothèse optimiste, cela fait du 12,5 euros par heure.

Je comprends bien que ses clients dans son pays d'origine soient soumis à une différence de niveau de vie défavorable et n'aient pas de rétribution mirobolante à offrir, à la hauteur du niveau de vie du pays où elle réside. Je me demande cependant si ses compatriotes traducteurs indépendants, vivant en France comme elle, exercent tous dans des conditions de rémunération équivalente. Et surtout, j'espère que pour sa part, son employeur, la société de vente en ligne, ne tient pas de raisonnement au rabais, contraignant cette salariée à ne bouffer que des épinards et à chercher ailleurs un tout petit peu de beurre.

 

Source : À nous Paris
17-23 mars 2014
Article de Sylvie Laidet
intitulé 3 questions à A...
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